Par J.A.
LABORDE
Je convise les Amis du Vieux Huế à me suivre du côté
d’une pagode généralement très peu visitée et qui est cependant assez
intéressante. On la trouve tout près de Huế sur une petite hauter qui
domine la gare.
On la désigne actuellement sous le nom de pagode Báo
Quốc (報 國), mais elle porta successivement les noms de Hàm
Long, de Báo Quốc, de Thiên Thọ et enfin de noveau Báo Quốc.
Au cours de cette étude, je dirai les raisons pour lesquelles elle a changé si
souvent de nom.
Avant de pénétrer dans la pagode, voyons d’abord ce que
disent d’elle les divers documents que j’ai pu consulter[1].
D’après la Géographie de Duy Tân[2],
cette pagode porta à l’origine le nom de Hàm Long (頷
龍,Gueule du dragon), du nom d’un puits réputé sis au pied de la
colline où elle fut édifiée; elle fut fondée, à une date qu’on ne peut
préciser, par le bonze Giác Phong, qui mourut un jour d’hiver de la 10è
année de la période Vĩnh Thịnh, soit vers 1714. Elle a donc plus de
cents ans d’existence.
En l’année Đinh mão (1747), l’empereur Hiếu Võ[3]
fit agrandir la pagode et lui donna solennellement son nom de Báo Quốc,
en la dotant d’un beau panneau don’t il composa lui-même l’inscription; c’est
le panneau à motifs et caractères d’or sur fond vert qu’on aperçoit à l’entrée
du bâtiment principal.
Le bonze Huu Phỉ fut à ce moment-là chargé d’assurer
le culte de la pagode jusqu’en l’année 1753, date à laquelle il regagna sa
demeure dernière, un des stupa érigés tout à côté du temple.
Puis la pagode Báo Quốc connut de mauvais jours. En
1776, au moment de l’invassion de Tay Son, elle eut le malheur de servir
d’arsenal aux rebelles et se vit honteusement retirer la confiance de
l’empereur[4].
Ce n’est que beaucoup plus tard, en la 7è année du règne de
Gia Long, soit en 1808, que la reine-mère Hiếu Khuơng Hoàng
hậu s’int éressa à notre pagode et la fit restaurer; on y construisit le
temple principal et de nombreux temples annexes, les galeries, le grand portail
d’entrée; on la dota de statues bouddhiques et d’une cloche; un edit royal lui
donna le nouveau nom de Thiên Thọ et bonze Đạo Minh Phổ
Tịnh y fut effecté. Dès lors, complètement réhabilitée, la pagode ne
cessa pas de recevoir les faveurs impériales et les dons des riches habitants.
En 1811, sur l’intervention de la reine-mère, 30 hectares de rizières et 10
hectares de terre sèche lui fuirent donnés pour assurer le culte; 22 hectares
qui avaient été usurpés par les habitants lors de l’invassion des Tây Sơn,
lui fuirent restitu és. D’autres dons en terrains, en argent et en objets de
culte fuirent faits par des particuliers. Enfin le roi Minh Mạng, au
cours d’une visite qu’il a fit, décida que la pagode reprendrait son ancien nom
de Báo Quốc[5].
Au cours du règne de ce
dernier roi, à l’occasion de son quarantenaire (1830), tous les bonzes du
royaume se réunirent dans la pagode et y organisèrent des cérémonies
expiatoires où les bonzes le plus vertueux reçurent des ‘Giới đao’
et des ‘Độ điệp’ (rasoirs d’honneur et bulles
d’investiture).
Depuis, aussi bien les rois
Thiệu Trị, Tự Đức et Đồng Khánh que
toutes les reines-mères ne cessèrent de s’intéresser à la célèbre pagode. Du
temps de Thành Thái, de grandes cérémonies, du genre de celles faites sous
Tự Đức, furent organisées, et l’on vit grande affluence de
bonzes venus de partout pour entendre les prédications des plus vertueux
religieux que le concile venait d’élever aux hautes dignités bouddhiques; le
plus vénérable d’entre ces vertueux était alors le bonze chef Diệu Giác,
Supérieur de la pagode Báo Quốc; il s’éteignit l’année suivante (7
février 1895), à l’âge de 90 ans, après avoir, dit-on, réunit ses disciples
autour de lui, leur avoir donné de principaux conseils et s’être, devant eux,
‘transformé’.
Empressons-nous de dire que le mot ‘transformé’ n’est ici
que l’expression consacrée pour désigner la mort d’un vénérable, lequel en tant
que disciple du Bouddha, ne meurt pas mais change simplement de vie.
Le défunt fut remplacé successivement par les bonzes Tâm
Quảng et Tâm Truyền, dit Tuệ Vân, puis enfin par celui qui
préside à l’heure actuelle à l’entretien du bon renom de la pagode, le Trú trì
Tâm Khoan.
Telle est la monographie sommaire de la pagode Báo
Quốc. Ce modeste exposé, qui permettra au visiteur de l’aborder avec
quelques connaissances sur son origine, lui permettra de mieux comprendre les
quelques autres détails que j’en vais donner.
La pagode est perchée sur le plateau qui couronne le mamelon
de Hàm Long, sis, je l’ai dit, derrière la gare, à troite de l’avenue
conduissant à l’Esplanade des Sacrifices; elle dépend du village de Phú xuân,
Hương trà, province de Thừa Thiên. On y accède d’abord par une
quinzaine de marches grossièrement faites de moellons, puis par une plateforme
en terre battue de cinq metres de large, surmontée encore par neuf ou dix
marches, au haut desquelles on franchit la porte monumentale à trois ouvertures
dite Tam quan. Cette porte, d’abord édifiée en 1808, puis reconstruite en 1873,
mérite qu’on s’arrête pour la regarder, elle porte des inscriptions en
caractères faits de débris de porcelaine bleue, où le temps a déjà porté ses
ravages; c’est à peine si l’on peut en déchiffrer le sens, et le fin lettré qui
m’accompagne doit hésiter plusieurs points. Voici les traductions qu’il a été
possible de faire:
1

Plan schématique des inscriptions de la porte monumentale
(les numéros sont les mêmes pour les 2 faces ext. et int.)
Face extérieure:
1: Paysage
2,2,2: caractères sanskrits
3: Par ordonnance royale, appelée: Pagode Báo Quốc
4: Que le règne de l’Empereur soit longtemps florissant (en
caractères carrés)
5: Que la base du territoire royal soit solide (en
caractères carrés)
6: Réparé en l’année Quý dậu, sous le règne de
Tự Đức (1873)
7: Une stèle portera les caractères Báo Quốc, et ainsi
se perpétueront plus de cent ans les mérites et les vertus (de l’Empereur)
8: La fondation de cette pagode sur la colline Ham Long
attirera des dis côtés les objets précieux
9: Cette belle construction est sise au village de Phú xuân,
en un endroit favorisé par les signes Dần et Thân
Face intérieure:
1: Paysage
2,2,2: caractères sanskrits
3: Pagode Thiên Thọ, à Hàm Long
4: Le roue de la Loi tourne toujours (en caractères carrés)
5: Le soleil du Bouddha augmente la clarté (en caractères
carrés)
6: La porte de la pagode sans aucun empêchement, protège
tous les êtres
7: Comme le soleil éclaire le royaume des métamorphoses, la
pourpre des décors augmente la beauté de cette nouvelle fondation
8: Le ciel protège le Bol d’or (le royaume)… ce monument
renommé offre un bel aspect
9: Un homme simple a des chances, en entrant dans la pagode,
de devenir un homme intelligent
Après avoir franchi le Tam quan, on se trouve dans un champs
découvert où l’on aperçoit, dans le fond, le corp municipal de la pagode don’t
l’aspect extérieur n’offre rien de particulier. Nous y reviendrons plus loin.
Sur la droite, les yeux sont immédiatement retenus par des
monuments funéraires de forme spéciale où nous reconnaisons les stupa
bouddhiques, dernière demeure des bonzes de marque; il y a là un véritable
cimetière de bonzes.
Dix-neuf stupa sont érigés à la mémoire des ‘Hoà thượng'
(bonze-chef du 1er degré) et des ‘Trú trì’ (bonze-chef du 2è
degré) qui se sont succédés dans la pagode. Ces monuments ont la forme d’une
cône octogonale surmonté de plusieurs chapiteaux superposés, au haut desquels
émerge le bouton de nénuphar, attribut du Bouddhisme. Construits en maçonnerie,
ils ont une hauteur qui varie entre 2 mètres et 5 mètres; ils sont entourés, à
une mètre environ, d’un mur très bas, avec ouverture sur le devant. Sur la face
Est de chaque tombe se voient des inscriptions donnant les noms et qualité de
l’occupant.
Plan schématique des tombes à la pagode Báo Quốc
19 18 17

15 16
bâtiment
municipal
14

8 7
1
![]()
Tombe No 1: (consulter le plan): tombeau du HT
Tế Nhân dit Lưu Quang, nom posthume Viên Giác, de la 36è
génération de Lâm Tế.
Tombe No 2: Le HT Thái Chí, dit Quảng
Thông, de la 37è génération de Lâm Tế.
Tombe No 3:
Inscriptions effacées
Tombe No 4: Erigée par ses disciples, en un jour
faste du 2è mois de la 31è année de Tự
Đức (mars 1878), au bonze Hải Khang Diên Miên, Trú trì de la
pagode Linh Hựu, de la 40è
génération de Lâm Tế.
Tombe No 5: Bonze Thanh Tịnh, dit Ấn
Lạc, dit Tâm Tuệ, nommé Tru tri de la pagode Từ Ân par
ordonnance royale.
Tombe No 6: Bonze Hoang Phap Lu, surnommé Hai
Trường, de la pagode Diệu Đế, érigée le 3è
mois de l’année Quý sửu (avril 1853), 6è année de Tự
Đức, par les habitants du village de Trúc Khê, province de
Quảng Trị.
Ces six tombes sont de petites dimensions; elles ont en
moyenne 2 mètres de haut sur une base octogonal de 0m,45 de côté. Elles ont
toutes trois chapiteaux.
Tombe No 7: Elle est bien plus haute et est
d’aspect imposant, mesure 4m70 de hauteur et a 6 chapiteaux. Elle contient les
restes du HT Bùi Công, dit Viên Giác, qui s’occupa de restaurer la pagode de
Báo Quốc. La tombe fut construite par les bonzes et ses disciples en la
14è année de Cảnh hưng (1753).
Tombe No 8: C’est le plus vieux stūpa; il a
été construit il y a plus de 200 ans, en 1714, à la mémoire du fondateur de la
pagode. Les inscriptions y figurent disent “Erigée par les disciples respectueux
du Révérend Giác… du degré de Ty-kieu… le 22è jour du 12è
mois de la 10è année de Vĩnh Thịnh (27.1.1715)”. Il a
3m30 de hauteur.
Tombe No 9, 10, 11, 12, 13: Groupes de cinq
monuments, dans une même enceinte; ce sont les restes mortels de cinq bonzes,
autrefois enterrés ailleurs, et qu’on a du déplacer, par suite de la
construction d’une route à travers le cimetière où ils reposaient
primitivement. Cette translation s’est opérée en la 9è année de
Thanh Thai (1897). Le monument du milieu a 4m10 de haut et 4 chapiteaux; les
quatres autres sont plus petits.
Tombe No 14: de grandes dimensions, ce stūpa
mesure 5 mètres de haut, chaque côt é de base octogonale mesure 1 mètre. Il a
aspect du neuf et on constate qu’il est encore l’objet de soins particuliers.
C’est là que repose en effet le dernier Trú trì décédé, le prédecesseur du
supérieur actuel. Ce mausolée a 4 étages de chapiteaux, don’t chaque face est
décorée de caractères bouddhiques bleus se détachant sur un fond jaune; les
soubassements sont inscrustés de porcelaine bleue. On lit sur la pierre
tombale: “Fait le 2è mois de l’ année Mau than, 2è année
de Duy Tan (1908) par les disciples respectueux du bonze Pham Minh, dit Tue
Van, dit Tam Truyen, de la 41è génération de Lam Te, Tru tri de la
pagode Bao Quoc et Tang cang de la pagode Dieu De. C’est ici que l’intelligence
revient et se cache; c’est ici que l’intelligence est.”
Tombe No 15: On y lit: “Le bonze du nom, en haut:
caractère Trí, en bas: caractère Hải[6],
surnommé Han Chat, de la principale génération de Lam Te; fait le 8è
jour, 8è mois, 27è année de Canh Hung (11 sept. 1766) par
ses respectueux disciples Dao Tuc et autres.
Tombe No 16: Inscriptions détériorées et
illisibles. Tombe de petites dimensions.
Tombe No 17: Ici repose une bonzesse Nguyen Thi
Hai, du nom bouddhique Thanh Gian, dite Hoa Gia, du degré Sa-nhi. La tombe fut
construite en la 8è année de Thanh Thai (1896). Elle mesure 2m,80. À
côté, de la même enceinte, se trouve un petit tertre en maçonnerie de forme
ovale sous lequel est enterrée la mère de cette bonzesse.
Tombe No 18: 2m,90 de haut. Inscription: “Tru tri
de la pagode Bao Quoc, du nom des, en haut: caractère Thanh, en bas, caractère
Gian, surnommé Tam Quang, de la 41è génération de Lâm Tế, fait
le jour anniversaire de sa mort, le 30è du 1er mois, 8è
année de Thanh Thai (13 mars 1896), par ses respectueux élèves.”
Tombe No 19: De taille imposante, 4m,50 de haut,
six chapiteaux, elle a été construite sous Tu Duc (sans indication d’année), à
la mémoire du Hoa thuong Quan Huy.
Revenons à la pagode.
Devant le bâtiment principal se trouve une terrasse bordée
d’un petit mur ouvragé au milieu duquel s’élève, un peu en retrait, un ecran de
form assez élégante surmonté du traditionnel bouton de lotus, et orné de trois
grands caractères gothiques Phuc, Tho, Loc (Félicité, Longue vie, Richesse); le
caractère du milieu se détache à jour dans la maçonnerie, les deux autres y
sont incrustés en porcelaine bleue.
J’ai dit que l’aspect extérieur de la pagode n’offrait rien
de particulier; j’ajouterai qu’il n’offre non plus rien de coquet. Les quatre
colonnes qui supportent la vérandah extérieure sont couvertes de sentences
parallèlles qui, sous le texte imagé don’t je donne ci-dessous traduction
décrivent le paysage d’alentour.
‘Les eaux
du Nord-Ouest s’ écoule vers la rivière parfumée pour s’y purifier’
‘Les eaux
du Sud-Ouest, qui coulent sinueusement près de la rivière Nông, augmente la
beauté de paysage’
‘La colline
du Nord exact fait pendant à la colline Ham Long et toutes deux sont semblables
en hauteur’
‘La chaine
des collines sises au Nord axact regarde la colline de l’Ecran du Roi, et
enjolive le site’
‘La fleur
du flamboyant est en harmonie avec le rivage, et les nuages qui passent
au-dessus de la pagode Bao Quoc pénètrent le coeur des bonzes’
‘Les
souillures et poussières ne sauraient (ici) rien gâter, et la lune, en
éclairant la pagode Ham Long, entr’ ouvre les régions bouddhiques’
‘Les yeux
de bonzes, comme la lune, correspondent au coeur du Ciel’
‘Le son de
la cloche élève le bruit des vagues vers les régions honorées’
‘Que des
centaines et des milliers de cadeaux entourent le Bouddha Nhu Lai’
‘Que des
centaines et des milliers de cadeaux admirent le Bouddha Tu Tai’
Dès le seuil du temple, nous nous rendons compte, du premier
coup d’oeil, qu’il ne diffère pas des autres temples bouddhiques; ce sont les
même statuettes, les même autels, disposés comme dans toutes les pagodes de
quelque importance. On y revoit tout un aréopage de Bouddhas sur lesquels je me
permettrai, plus loin, de rappeler quelques détails.
Sur le fronton qui domine la nef principale, est suspendu un
beau panneau rectangulaire, à fond vert, rehaussé de bords à motifs rouge et
or; on y lit, en caractères dorés, une inscription composée par Vo Vuong
lui-même, en l’année 1747; les petits caractères en exergue et les
reproductions de sceaux qui y figurent viennent nous l’affirmer.
1.
‘Par ordonnance royale, appelée Pagode Bao Quoc’
2.
‘Ecrit par le Roi Tu te Dao nhan[7]’
3.
‘Un jour faste du 2nd mois d’été de la 18è
année de Canh Hung[8]’
Dans le fond, à droite en entrant, sous la partie du toit
qui forme encore vérandah intérieure, se trouve une cloche d’imposante
grosseur. Les caractères qui y sont inscrits nous apprennent qu’elle fut fondue
en douze jours, la 7è année de Gia Long (1808) sur l’ordre de la
reine-mère, et qu’elle a 3 thuoc 5 tac de hauteur, 2 thuoc
8 phan de diamètre à la base, et qu’elle pèse 826 can. Elle est
accrochée à une poutre de la charpentre, et, á côté d’elle, prend,
ingénieusement suspendu par un trapéze de corde, le maillet qui la fait
résonner. En outre des inscriptions rappelant le souvenir de sa marraine, la
reine-mère, énonçant les préceptes de morale bouddhique ou émettant des
souhaits, d’autres motifs encore viennent orner sa forme élégante de cloche
sacrée. En haut, en grands caractères carrés, le nom des quatre saisons; en
bas, tout autour de ses bords, les traits cabalistiques du Bat quai.
Le Bat quai, pour les rares lecteurs qui l’ignorent,
est une figure symbolique qui, d’après la conception des philosophes orientaux,
représente, par des combinaisons compliquées des traits, le principe mâle et le
principe femâle de la matière. Cette figure, ou du moins, les huit figurent
résultant des diverses combinaisons, ne servent aujourd’hui qu’au vulgaire
sorcier pour conjurer le sort; aussi ne faut-il pas s’étonner de voir le Bat
quai si fréquemment reproduit dans
les pagodes et dans les maisons particulières des indigènes, chez qui la
suppersition tient, on le sait, une grande place.
La même vérandah abrite une pièce de bois, souche desséchée,
racine ou loupe, de forme bizarre, don’t l’aspect général peut être comparé au
squelette aplati d’un tronc humain; c’est d’ailleurs en raison de cette pièce a
été placée dans la pagode, où elle est l’objet d’un culte. La croyance locale
prétend qu’un habitant possédait cette pièce et n’y attachait pas grande importance,
lorsqu’il fit un rêve où il reçut le conseil de la porter à la plus proche
pagode, sous peine des plus grands malheurs pour lui. Il s’empressa d’obéir.
Ceci se passait il y a 35 ans, paraît-il, et, depuis, la pagode n’a pas cessé
de brûler de l’encens en l’honneur de ce débris d’arbre de forme quasi-humaine.
Au milieu du temple est installé le grand autel, disposé en
gradins, où les nombreux représentants du culte bouddhique siègent, sans honte,
à côté des représentants du culte taoïque[9].
En haut, dominant tout, le trio originel des Bouddhas de
l’Inde, aux cheveux bouclés; les trois même divinités, en format plus réduit,
siègent un degré plus bas. On apperçoit à côté d’elles la statuette dorée du
Bouddha enfant (Thich ca), en la pose hiératique qui lui est propre, deux
doigts de la main gauche dirigés vers le ciel, deux doigts de la main droite
dirigés vers la terre. Sur ce même gradin du haut on a placé, un peu partout
entre les autres, les divinités de petites dimensions, en marbre de Quang nam,
en terre cuite ou en bronze; on y voit le joyeux Bouddha Dilac, don’t la grosse
panse et le large sourire rappellent au croyant qu’il cache sous son manteau
une outre où il enfouit les soucis humains; on y voit Quan Am, la déesse
charitable, qui sait consoler les mortels, et Dia Tang, le protecteur des âmes
des trépasées; il y a aussi Thi Kinh, la protectrice des enfants, et encore
d’autres idoles moins connus.
Le deuxième gradin, celui du milieu, donne place à Ngoc
Hoang, roi du ciel taoïque, coiffé de la tiare carrée; il est entouré de ses
fidèles collaborateurs: Ho phap, chargé d’ éloigner les mauvais esprits; Ho
phat qui secourt les âmes délaissées; Bac dau et Nam tao l’Etoile du Nord et
l’Etoile du Sud. Deux tablettes en papier invitent les génies à prendre place
dans la pagode; on voir figurer, sur l’une, les noms connus de Tho cong, génie
du sol, de Ong tao, génie de la cuisine, de Thanh hoang, gardien du village, de
Than nong, génie de l’agriculture, de Tinh tuyen Long vuong, génie des puits et
des sources; l’autre tablette s’adresse aux génies des Etoiles.
En bas, sur le gradin de 1er plan, figure, à la place
d’honneur, une tablette de bois plaqué rouge, recouverte de soie jaune, dédiée
au roi régnant. Autour, plusieurs aquarelles encadrées représentent la déesse
Quan Am, consolatrice des vivants ou le Bouddha Dia Tang, soutien des
trépassés; ces quarelles sont enlevées de temps à autre et transportées là où
les fidèles appellent les bonzes pour officier à quelque cérémonie rituelle;
lorsqu’il s’agit d’assister un malade, c’est effigie de Quan Am que le bonze
emporte; lorsqu’il s’agit de veiller un mort, c’est celle de Dia Tang. Toujours
sur le même autel, remarquons le grand bol vieux bleu qui reçoit les baguettes
d’encens; il parait digne de retenir l’attention des connaisseurs, les quatre
grandes caractères bouddhiques A DI DA PHAT[10];
et les quatre bonzes en prière qui le décorent prouvent que ce vase a été fait
spécialement pour l’usage des pagodes; la couleur du bleu, la forme des
caractères, les bonzes auréolés, semblent dire qu’on est là en présence d’une
pièce assez ancienne.
Remarquons aussi le Mo (crécelle) sonore, en bois de
jacquier, figurant deux têtes grimaçantes de serpents dragons; avec le gong de
cuivre placé à côté, il scande les invocations des bonzes au moment de la
prière.
Dans la même salle que les autels que nous venons de
décrire, se trouvent, dressés et à gauche contre les murs, des petits autels
annexes:
1.
Les 18 Arhat, 9 à droite, 9 à gauche; ce sont les dix-huit
apôtres du Bouddha; ils sont présentés chacun en la pose qui lui est propre.
2.
Les Thap vuong, 5 de chaque côté, souverains des enfers qui
jugent et chatient selon les mérites ou les fautes de chacun; ils sont
présentés en statuettes dorées, en costume de madarin, les yeux fixés sur la
tablette-insigne qu’ils tiennent à la main.
3.
La Thien Mau, divinité féminine très vénérée dans la région
de Hue[11].
Ici un petit tabernacle spécial enferme son effigie, en bois.
4.
Le fameux Quan Cong, héros de l’histoire chinoise, divinisé
après sa mort; il est représenté avec une bonne figure encadrée d’une barbe
noire qu’il caresse des doigts; à droite est son fils Quan Bing, à gauche son
fidèle Chau Thuong. Le portrait de Quan Cong (appelé aussi Quan De, Quan
Thanh), dessiné par un nommé Le Trat Duong, est déposé sur l’autel; c’est une
lithogravure comme on en trouve beaucoup en Chine chez les marchands d’images
religieuses. Ces images, comme d’ailleurs, toutes celles qui, déjà une première
fois, ont été l’objet d’une culte quelconque, ne doivent jamais être détruites;
si pour quelque raison, le culte qui leur est voué vient à cesser, elles
doivent être dévotement déposées dans une pagode où elles sont conservées.
5.
Sous vitrine, une déesse à 18 bras qu’on appelle Ba Chuan
De. Pourquoi a-t-elle autant de bras? On pourrait croire que nous sommes en
présence de Ba Thien Thu, la déesse aux 1000 mains, rencontrée au Tonkin, ainsi
appelée en raison de sa puissance qui lui permet d’atteindre partout et de
pouvoir en conséquence exaucer toutes prières; cependant, les bonzes que
j’interroge ne me donne pas cette explication. Les dix-huit La han, disent-ils,
voulaient se présenter fraichement rasés dans le Nirvana bouddhique, où chacun,
dans un pieux empressement, voulait entrer le premier; pour ne pas faire de
jaloux, et permettre aux dix-huit fervents apôtres d’y pénétrer tous en même
temps, Ba Chuan De n’hésita pas à se créer dix-huit mains, don’t elle se servit
pour les raser tous à la fois. Chuan De n’est pas, m’explique-t-on, une
divinité féminine; ce n’est qu’un Bouddha qui, souvent, prendre forme de femme.
Les nombreuses oriflammes taillées en lanières bariolées,
pendues au platfond, sont des bannières bouddhiques; elles portent chacune le
nom d’un Bouddha et sortent avec les bonzes chaque fois que ces derniers ont
été mandés par un fidèle pour une cérémonie rituelle.
Derrière la salle principale que nous venons de parcourir,
nous trouvons les autels dédiés, d’une part au culte des bonzes chefs et,
d’autre part, à celui de la reine Hieu Khuong hoang hau, mère de l’empereur Gia
Long, laquelle nous l’avons vu, fut la grande bienfaitrice de la pagode.
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